Les Années, Annie Ernaux.

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« La photo en noir et blanc d’une petite fille en maillot de bain foncé, sur une plage de galets. En fond, des falaises. Elle est assise sur un rocher plat, ses jambes robustes étendues bien droites devant elle, les bras en appui sur le rocher, les yeux fermés, la tête légèrement penchée, souriant. Une épaisse natte brune ramenée par-devant, l’autre laissée dans le dos. Tout révèle le désir de poser comme les stars dans Cinémonde ou la publicité d’Ambre solaire, d’échapper à son corps humiliant et sans importance de petite fille. Les cuisses plus claires, ainsi que le haut des bras, dessinent la forme d’une robe et indiquent le caractère exceptionnel, pour cette enfant, d’un séjour ou d’une sortie à la mer. La plage est déserte. Au dos : août 1949, Sotte ville-sur-Mer ».

Au travers de photos et de souvenirs laissés par les événements, les mots et les choses, Annie Ernaux donne à ressentir le passage des années, de l’après-guerre à aujourd’hui. En même temps, elle inscrit l’existence dans une forme nouvelle d’autobiographie, impersonnelle et collective.

Voilà un roman que j’ai entamé avec un léger a priori, car lecture obligatoire, mais je dois l’avouer: j’ai adoré.
L’autofiction – puisque c’en est une – est fondée sur les différentes photos d’elle que l’auteur égrène, depuis son enfance jusqu’à aujourd’hui, et qui déclenchent le souvenir de l’époque concernée, et d’événements marquants à l’échelle nationale, internationale ou personnelle.
Par le récit, Annie Ernaux retrace le portrait d’une époque, qui se surimpose à celui  de sa propre vie. Oscillant entre mémoire collective et mémoire personnelle, elle déroule le fil de sa destinée, en commentant par petites touches chaque circonstance.

Le mode narratif choisi est assez original: c’est le pronom « elle » qui prédomine (parfois remplacé par « on » ou « nous » pour l’effet de génération, mais jamais par « je »), donnant un aspect très distancié et presque impersonnel à l’histoire. Mais c’est là tout l’intérêt de ce choix: le lecteur se reconnaît dans ce qu’elle raconte, quelle que soit l’époque ou le sujet. On se lit dans ses combats d’enfant, d’adulte ou même de femme (le droit à l’avortement, la parité et tutti quanti) et surtout, que l’on soit homme ou femme, car les mots se font plus l’écho d’un sentiment général que d’un sentiment personnel. Le style est très fluide, et le livre se lit presque tout seul: les quelques listes interposées font effet de pause et  développent un instantané de l’époque. Même si, sur la fin, le roman perd un peu de l’euphorie initiale, il n’en garde pas moins de saveur, puisqu’il incarne parfaitement notre époque, emprunte de lassitude (dite « bof génération » par les journalistes des années 80!).

Une très belle découverte donc, à mi-chemin entre l’autobiographie et le roman vaguement historique, un très beau portrait servi par une plume efficace, et un ouvrage que je recommande chaudement tant il peut s’adresser aux personnes nées entre 1940 et 2000 !

 Les Années, Annie Ernaux. Gallimard, 2008, 241 p.
8/10

Si vous avez aimé ce livre, vous aimerez peut-être…

Un autre récit autofictif, à Cuba, cette fois !

 

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