Oreille rouge, Eric Chevillard.

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Cet écrivain aime sa chambre, sa table, sa chaise, dans la pénombre : on l’envoie en Afrique où sont les lions, dans le soleil. Que va-t-il chercher là-bas ? Un grand poème, dit-il. Ou ne serait-ce pas plutôt l’inévitable récit de voyage que tant d’autres avant lui ont rapporté ? On l’a lu déjà, et relu. L’auteur va prétendre que des indigènes l’ont sacré roi de leur village. Il aura percé à jour les secrets des marabouts et appris de la bouche d’un griot vieux comme les pierres quelque interminable légende avec métamorphoses. Le pire est à craindre. Par bonheur, l’aventure tourne court. L’hippopotame se cache. L’Afrique curieusement ne semble guère fascinée par le courageux voyageur. En revanche, celui-ci prend des couleurs : est-ce le soleil ou la honte ? Nous l’appellerons Oreille rouge.

 

«Ne rien attendre de sensationnel venant de lui. Il pourrait s’appeler Jules ou Alphonse. Il pourrait s’appeler Georges-Henri.»

Ainsi s’ouvre Oreille rouge, ou le roman de non-aventure d’un quidam français. Qui est-il ? On ne le sait. Il sera Oreille rouge (ou tout autre partie du corps, mais toujours rouge), surnom qui illustre la coloration de sa peau dès son arrivée en Afrique. Car ce quidam, qui est tout de même écrivain, fait d’importance, va séjourner au Mali, suite à une invitation qu’il a reçue.

Le voyage ne se fait pas sans mal; notre écrivain n’est pas pressé de faire ses bagages. Pourquoi partirait-il après tout ? L’aventure ne peut-elle surgir au coin de son bureau, ou de sous son lit?

«La vie est là, de toute façon. Il se demande si ceux qui partent ne bercent pas sans l’avouer le rêve d’aller où elle n’est pas.»

Non, c’est sûr, il n’ira pas. Mais tout de même, l’Afrique, quel prestige. Le mot fascine, attire. Il s’en gargarise, le ressort à tout bout de champ. Toutes ses conversations en sont truffées. Il est devenu un spécialiste. Or, voilà, tout le monde le sait : il part en Afrique. Mais non, il ne rêve que de son lit douillet, de crachin breton, et de camembert. Le piège refermé, il part.

Une fois sur place, tout l’émerveille, un temps, mais avec cette fausse sagesse qu’ont les explorateurs désabusés, certains de leur supériorité. Négligemment, il trimbale son petit carnet de moleskine noir, qui devrait lui permettre de saisir l’essence de l’Afrique. Tel est son projet: saisir l’essence de l’Afrique dans un long poème tantôt épique, tantôt grandiloquent, parfois simplement muet. Il ne sait pas ce qu’il veut.
Son séjour en Afrique se déroule tout au plus dans sa chambre. C’est un voyageur immobile, ou du moins inactif.

«Ce qu’il aime, assis à l’arrière de la voiture, c’est regarder l’Afrique par la fenêtre.»

 Au final, il glose beaucoup, mais agit peu ; il se complaît dans sa nature et supériorité occidentale. L’Afrique? C’est son domaine, il est l’unique expert, lui, le grand voyageur qui n’hésita pas aller sur place.
Tout lui rappelle l’Afrique : le silence n’a pas la même qualité, les étoiles sont moins brillantes. L’occident s’inscrit en creux de son souvenir africain. Il parle, décrit, se vante, pontifie : lui, il est allé en Afrique. Ou bien était-ce en Asie?

Dans cette anti-aventure pseudo romanesque décapante, Eric Chevillard nous livre le portrait moqueur de l’occidental moyen en visite en terre étrangère : il sait tout, il a tout vu, il a tout fait. Tout est vu au travers de son prisme égocentrique et monocible. Sa quête d’ailleurs, mâtinée  d’hypocrisie, d’individualisme, d’égoïsme (et autres mots désagréables en -isme) ne sert qu’à afficher la supériorité qu’il éprouve envers tous et toutes, qu’ils soient ses concitoyens, ou ses hôtes. Se prenant pour ce qu’il n’est pas (une star? un démiurge?), il erre (du moins le suppose-t-on) en affichant des airs de vieux routard rompu à toutes les vicissitudes de la vie, fin connaisseur du lieu qu’il arpente.

La plume caustique de l’auteur nous dépeint ce portrait grandeur nature d’un homme qui pourrait être n’importe lequel d’entre nous, parti en Afrique la tête pleine de fausses certitudes et d’a priori, revenant l’esprit farci des mêmes convictions.

 «Et maintenant il écrit négligemment BKO pour Bamako, comme tout le monde ici. Mais tout le monde ici dit vache, comme à Salers. C’est bien triste. Oreille rouge est le seul à dire zébu.»

***

«Il a pincé les cordes d’une kora. La musique africaine n’a plus de secrets pour lui.»

***

«Oreille rouge ne ferme jamais à clef la porte de sa chambre. Cela ne se fait pas dans le village. Voilà une belle leçon de confiance que nous serions bien inspirés de méditer, pense-t-il. Mais la combinaison de sa valise est brouillée, sur l’armoire, et dedans il y a tout son argent.»

Oreille rouge, Eric Chevillard. Editions de Minuit, 2007. 160 p.
7/10
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